Moi idéal et Idéal du moi : entre image de soi et idéal

« Je ne suis jamais à la hauteur. »« Je devrais être plus fort(e). »« Je ne suis pas la personne que j’aurais voulu devenir. »« J’ai tout pour être heureux(se), pourtant j’ai toujours l’impression que ce n’est pas assez. »« Je sais que personne ne me demande d’être parfait(e), mais je n’arrive pas à faire autrement. »
Il existe parfois une distance entre la personne que l’on est, celle que l’on pense être et celle que l’on voudrait être.
Cette distance peut soutenir le désir, permettre de se projeter, de construire ou de devenir.
Mais elle peut aussi devenir source de souffrance lorsque l’image à laquelle une personne cherche à correspondre semble toujours lui échapper.
Être plus fort. Plus beau. Plus intelligent. Plus accompli. Être un meilleur parent. Réussir davantage. Ne jamais être vulnérable. Ne pas décevoir. Être aimé ou admiré.
L’expression « devenir la meilleure version de soi-même » est aujourd’hui très présente dans les slogans publicitaires et les discours autour du développement personnel. Elle peut laisser entendre qu’il existerait une version idéale de soi qu’il serait possible d’atteindre.
La psychanalyse conduit plutôt à interroger cette représentation elle-même. Cette version idéale n’est pas nécessairement un soi futur qui attendrait d’être réalisé : elle peut relever d’une construction imaginaire, parfois fantasmée, à travers laquelle la personne se représente ce qu’elle devrait être pour être complète, suffisamment aimable, forte, désirable ou reconnue.
D’où viennent ces représentations de ce qu’il faudrait être ? Et à partir de quel regard une personne juge-t-elle ce qu’elle est devenue ?
La psychanalyse permet d’interroger ces questions à travers deux notions dont les noms se ressemblent, mais qui ne désignent pas la même chose : le « Moi idéal » et l’« Idéal du moi ».
La construction du « Moi idéal » et de l’« Idéal du moi »
Freud introduit et distingue les notions de « Moi idéal » et d’« Idéal du moi » dans ses élaborations autour du narcissisme.
Leur construction prend racine dans les premières relations de l’enfant avec ceux qui prennent soin de lui, dans les regards, les paroles et les attentes dont il est très tôt l’objet.
Le Moi idéal renvoie à une forme de perfection narcissique de soi : l’image de celui ou celle que la personne voudrait être.
L’Idéal du moi constitue davantage une référence à partir de laquelle le moi se mesure et s’évalue.
Lacan reprend cette distinction en la précisant : le Moi idéal se situe principalement du côté de l’Imaginaire, tandis que l’Idéal du moi s’articule au Symbolique.
Ces deux notions permettent ainsi d’interroger à la fois l’image idéale qu’une personne se fait d’elle-même et le point à partir duquel elle juge ce qu’elle est.
Le « Moi idéal » : l’image de celui ou celle que l’on voudrait être
Le Moi idéal peut être pensé du côté d’une image idéalisée de soi.
C’est la représentation d’un moi qui posséderait ce qui semble manquer au moi actuel : un moi plus fort, plus beau, plus assuré, plus aimé, plus puissant, parfois presque sans faille.
Il peut prendre des formes extrêmement différentes.
Pour une personne, ce sera l’image de celle qui réussit tout ce qu’elle entreprend. Pour une autre, celle d’un parent qui ne perdrait jamais patience. Pour une autre encore, celle de quelqu’un qui ne dépendrait de personne.
La personne qui se reproche sa sensibilité peut, par exemple, se représenter une version idéale d’elle-même qui serait presque invulnérable : une sorte de guerrier capable de tout affronter sans jamais être atteint.
Une telle représentation peut aussi maintenir à distance ce que la personne éprouve d’elle-même comme vulnérable, insuffisant ou imparfait.
L’image idéale ne montre alors pas seulement ce qu’elle voudrait être : elle peut aussi masquer, en partie, ce qu’elle supporte difficilement de reconnaître d’elle-même.
Cette figure idéale peut être fantasmée. Elle ne constitue pas nécessairement un objectif qui pourrait être atteint avec suffisamment d’efforts, mais une représentation imaginaire de ce que la personne pourrait être si elle était débarrassée de ce qu’elle éprouve comme un manque, une faiblesse ou une imperfection.
Ce qui importe ici n’est donc pas seulement le contenu de cette image, mais la relation que la personne entretient avec elle.
À quoi faudrait-il ressembler pour pouvoir enfin se sentir suffisamment bien ?
Le miroir et l’image idéale de soi
Lacan donne à cette question une importance particulière à travers sa théorie du stade du miroir.
Dans les premiers temps de son développement, l’enfant peut reconnaître dans le miroir une forme corporelle unifiée alors que son expérience corporelle et motrice est encore marquée par la dépendance.
L’image lui donne ainsi à voir une unité et une maîtrise qui ne correspondent pas encore entièrement à son expérience.
Pour Lacan, cette identification à l’image participe à la constitution du moi. Mais elle introduit également une dimension essentielle : l’image dans laquelle le sujet se reconnaît lui vient aussi de l’extérieur.
Cette conception permet de mieux comprendre pourquoi Lacan situe le Moi idéal du côté de l’Imaginaire : il est lié à l’image d’un soi unifié, maîtrisé, auquel le sujet peut chercher à s’identifier.
Le miroir dont il est question ne se limite d’ailleurs pas au miroir matériel.
Le regard de l’autre peut lui aussi faire miroir.
L’« Idéal du moi » : depuis quel point une personne se regarde-t-elle ?
L’Idéal du moi introduit une autre dimension.
Il ne s’agit plus seulement de l’image de ce que la personne voudrait être, mais du point à partir duquel elle s’évalue.
Quels critères permettent de se considérer comme suffisamment bon, suffisamment aimable ou suffisamment accompli ?
Ces critères ne se construisent pas dans la solitude.
Ils peuvent porter la trace des parents, de l’éducation, des identifications, des valeurs familiales, des attentes rencontrées au cours de l’histoire et, plus largement, des idéaux transmis par le monde social.
L’Idéal du moi peut ainsi constituer une référence à partir de laquelle le moi actuel est regardé, comparé, évalué.
Chez Lacan, cette dimension s’articule au Symbolique : aux paroles, aux identifications et aux places à partir desquelles le sujet peut chercher à être reconnu.
Une question peut alors apparaître :
Depuis quel regard une personne juge-t-elle ce qu’elle est ?
« Je ne suis jamais à la hauteur »
L’idéal peut soutenir une existence.
Il peut permettre de se projeter, de créer, d’apprendre, de construire et de tendre vers quelque chose qui compte.
Mais l’écart entre ce qu’une personne pense être et ce qu’elle pense devoir être peut aussi devenir douloureux.
« Ce que je fais n’est jamais assez bien. »
« Dès que j’atteins un objectif, il m’en faut un autre. »
« Les autres me disent que j’ai réussi, mais moi je ne le ressens pas. »
« Je voudrais être parfaite. »
Pour certaines personnes, l’idéal de soi peut ainsi prendre la forme d’une exigence de perfection.
La personne peut vivre sous le regard permanent d’une version d’elle-même qu’elle n’atteint jamais tout à fait.
Chaque réussite peut être immédiatement relativisée. Chaque imperfection devient une nouvelle manifestation de l’écart qui demeure. Ce qui a été obtenu perd rapidement sa valeur au profit de ce qui manque encore.
L’idéal qui permettait de se diriger peut alors devenir une mesure incessante de ce que la personne pense ne pas être.
Quand l’idéal devient une exigence
Il existe une différence entre avoir un idéal et être soumis à celui-ci.
« Je dois réussir. »« Je dois être fort(e). »« Je ne dois jamais décevoir. »« Je dois être un parent parfait. »« Je devrais pouvoir tout gérer. »
Le vocabulaire lui-même change.
Le « j’aimerais » peut progressivement laisser place au « je dois ».
L’idéal n’est alors plus seulement une représentation attirante de ce qu’une personne voudrait devenir. Il peut prendre la forme d’une exigence à laquelle elle se sent tenue de répondre.
C’est également à cet endroit que la question de l’idéal rencontre celle du surmoi.
« Idéal du moi » et surmoi : est-ce la même chose ?
Les notions d’Idéal du moi et de surmoi entretiennent des rapports étroits chez Freud, sans pour autant pouvoir être simplement confondues.
L’Idéal du moi constitue une référence à partir de laquelle le moi peut se mesurer et s’évaluer.
Le surmoi peut prendre une dimension plus impérative et critique : celle de ce qui ordonne, interdit ou exige.
Ainsi, derrière :
« Je voudrais réussir. »
peut parfois apparaître :
« Je dois réussir. »
puis :
« Si je ne réussis pas, je ne vaux rien. »
L’idéal n’est alors plus seulement ce qui attire. Il devient aussi ce à partir de quoi la personne se juge.
Chez Lacan, le surmoi ne se réduit toutefois pas à une loi intériorisée qui viendrait simplement poser des limites. Sa fonction est plus complexe et peut également prendre la forme paradoxale d’un impératif.
Il importe donc de ne pas confondre Idéal du moi, surmoi et loi, même si ces notions peuvent s’articuler entre elles.
Les idéaux viennent-ils réellement de soi ?
Une personne peut être profondément attachée à un idéal tout en ne sachant plus véritablement d’où il vient.
Pourquoi faudrait-il absolument réussir professionnellement ?
Pourquoi faudrait-il être fort en toutes circonstances ?
Pourquoi faudrait-il fonder une famille ?
Pourquoi faudrait-il être mince, cultivé, indépendant, généreux, performant ou toujours disponible pour les autres ?
Certains idéaux sont consciemment revendiqués. D’autres ont été transmis si tôt qu’ils semblent aller de soi.
Ils peuvent appartenir à une histoire familiale :
« Dans ma famille, il fallait réussir. »
« Chez nous, il ne fallait pas se plaindre. »
« Il fallait toujours donner une bonne image. »
Certains idéaux peuvent également être hérités des idéaux parentaux : de ce que les parents valorisaient, espéraient ou auraient eux-mêmes souhaité devenir.
L’enfant peut ainsi être amené à porter des attentes qui le précèdent et qui ne correspondent pas nécessairement à son propre désir.
Mais les représentations de l’idéal ne se construisent pas uniquement dans l’histoire familiale. Elles s’inscrivent également dans une culture, une époque et parfois une tradition religieuse.
La figure de Dieu peut ainsi porter une représentation de la perfection, de la toute-puissance, de l’omniscience ou d’un idéal moral auquel l’être humain, nécessairement limité et imparfait, ne peut entièrement correspondre.
L’idéal peut alors se construire dans cet écart entre ce que la personne est et une figure de perfection située, par définition, hors de sa portée.
Mais ce qui a été transmis, valorisé ou présenté comme idéal n’est pas nécessairement ce que la personne désire.
Une distinction essentielle peut alors progressivement apparaître entre ce qu’une personne pense devoir vouloir et ce qu’elle désire.
Être aimé pour ce que l’on est… ou pour ce qu’il faudrait être ?
La question de l’idéal rencontre également celle de l’amour.
L’enfant se construit à travers le regard porté sur lui.
Il peut progressivement saisir — ou imaginer — ce qui semble attendu de lui : être sage, brillant, courageux, autonome, drôle, performant, protecteur, discret…
Une question peut alors traverser l’existence :
« Que faut-il que je sois pour être aimé ? »
Et parfois une autre :
« Si je cesse d’être celui ou celle que l’on attend de moi, serai-je encore aimé(e) ? »
L’idéal ne concerne donc pas seulement la réussite ou l’ambition.
Il peut profondément engager la relation à l’autre, la reconnaissance et la valeur que la personne s’accorde à elle-même.
Quand une personne devient prisonnière de son idéal
La recherche d’un idéal peut parfois devenir une véritable contrainte.
À force de chercher à correspondre à l’image de ce qu’elle devrait être, une personne peut se retrouver prisonnière de cette image, comme enfermée dans un miroir qui lui renverrait sans cesse ce qu’elle n’est pas encore, ou ce qu’elle pense devoir devenir.
Chaque transformation appelle alors une nouvelle exigence, chaque réussite laisse apparaître un nouvel écart.
À poursuivre cette image idéale, la personne peut finalement ne jamais véritablement se rencontrer telle qu’elle est.
L’idéal qui devait indiquer une direction devient alors ce qui maintient la personne à distance d’elle-même.
Que devient l’idéal dans une psychanalyse ?
Le travail analytique n’a pas pour objectif de supprimer les idéaux.
Il ne consiste pas davantage à permettre à une personne d’atteindre enfin son Moi idéal ou de devenir une supposée « meilleure version d’elle-même ».
Il peut, en revanche, permettre d’interroger et de déconstruire certaines représentations qui se sont progressivement constituées comme des évidences.
Pourquoi faudrait-il être ainsi ?
D’où vient cet idéal ?
Quel regard le soutient ?
À quelles attentes répond-il ?
À qui cherche-t-il encore à répondre ?
Que se passerait-il si la personne ne correspondait plus à cette image ?
Déconstruire ne signifie pas nécessairement renoncer à ses idéaux.
Il peut s’agir de retrouver la manière dont ils se sont construits, les paroles et les identifications qui les ont soutenus, et de questionner la place qu’ils occupent encore.
Une question peut alors se dégager :
derrière ce que la personne pense devoir être, que désire-t-elle ?
Le travail psychothérapeutique ou psychanalytique peut ainsi permettre de distinguer davantage ce qui relève d’un désir, d’une aspiration, d’une identification ou d’une attente devenue contraignante.
Il ne s’agit pas de devenir enfin conforme à une image idéale, mais de pouvoir desserrer l’emprise de certaines représentations de ce qu’il faudrait être, afin qu’une autre manière de se penser et de désirer puisse apparaître.
Consulter un psychologue lorsque l’idéal devient source de souffrance
Les termes Moi idéal ou Idéal du moi sont rarement ceux employés spontanément lors d’une première consultation.
Une personne peut venir parce qu’elle ne se sent jamais à la hauteur, parce qu’elle supporte difficilement l’échec, parce qu’elle cherche constamment à satisfaire les attentes des autres, parce qu’elle voudrait être parfaite ou parce qu’elle éprouve un sentiment persistant d’insuffisance malgré ses réussites.
Derrière ces difficultés peut parfois se dessiner la question de l’idéal : à quoi la personne cherche-t-elle à correspondre et à partir de quoi mesure-t-elle sa propre valeur ?
Mettre en mots ces idéaux peut permettre de commencer à distinguer ce qui relève d’une aspiration personnelle, d’une identification, d’une attente intériorisée ou d’une exigence devenue particulièrement contraignante.
Si vous souhaitez prendre rendez-vous pour une première consultation, vous pouvez me contacter par téléphone au 06 15 15 61 63 ou prendre rendez-vous directement sur Doctolib.
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Références
Sigmund Freud, Pour introduire le narcissisme, 1914.
Sigmund Freud, Psychologie des masses et analyse du moi, 1921.
Sigmund Freud, Le Moi et le Ça, 1923.
Jacques Lacan, Le stade du miroir comme formateur de la fonction du Je, 1949.
Jacques Lacan, Le Séminaire, livre I : Les écrits techniques de Freud, 1953-1954.


